Le travail d’Isabelle Barruol révèle tout d’abord la grande diversité d’une œuvre polymorphe en construction, qui par touches crée un univers sensible. Il se nourrit de nombreux savoirs et savoir-faire, détournant à son profit des techniques souvent simples et archaïques. L’artiste pourrait être qualifiée de touche-à-tout, car ce qui la touche elle va le toucher au sens propre, en prélever l’empreinte ou le relief pour ensuite montrer et rendre compte dans une sorte de passage de témoin.

La plupart de ses toiles ne sont pas vraiment peintes selon les critères traditionnels, mais se plient à des méthodes de fabrication fragiles et empiriques. Cela peut-être des relevés par frottages de végétaux ou matières minérales, des photogrammes (empreintes de lumière) grâce à la technique ancienne du cyanotype, ou seulement des traces d’oxydation, de brûlure, ou de pourrissement. C’est parfois peindre sans y toucher, permettre à la nature de laisser sa marque, de faire matrice pour écrire sa propre histoire. Un travail de chercheuse qui s’en remet au temps et à la nature dans une mise à distance de la toute puissance de l’artiste. Où les cycles des saisons et celui des éléments, le soleil, l’air, la terre ou l’eau deviennent à la fois sujets et outils de fabrication. En démultipliant ses méthodes d’approche elle déploie l’inventaire sensible des contacts, rend compte d’un foisonnement de la vie dans des tableaux mémoriels.

Glaner, collecter, prélever, transcrire, assembler, tisser. Toutes ces pratiques artisanales ancrent son travail dans un certain primitivisme, redonnant à l’Art son sens originel du ‘faire’, dans la création d’œuvres non discursives. A l’heure du numérique, de l’instantané et de la reproduction en série elle propose une utilisation contemporaine de procédés simples et archaïques. Sans sujet réel, l’enjeu devient la matière elle-même, support de transcription. Ainsi les séries portent le plus souvent le nom des techniques servant leur fabrication : Empreintes, Entrelacs, Pliés-Dépliés, Drapés.

Mais l’outil transversal qui infléchit chacune de ses créations reste le hasard lui-même. Car l’artiste chasse l’instant, glane l’aléa pour le sublimer, détourner les techniques. Dans une démarche très ludique et dadaïste, les accidents sont transformés en opportunités et les découvertes fortuites font émerger un répertoire de formes libres et improbables, écume du hasard. Les mots et leurs jeux peuvent également être sources d’inspiration et de création comme pour la pièce-palindrome TRACE-ECART, les pierres ‘Symboles’ qui transcrivent en volume l’étymologie même du terme, ou bien ‘Près du cœur’, des tracés sur papier millimétré de silhouettes de villes où se trouvent des êtres chers, présentés comme des électrocardiogrammes, évocations froides et distantes de la douleur de l’absence.

En cette période de confinement et d’empêchement, on expérimente l’impression de flotter sans accroche de repère dans le temps et dans l’espace. À l’aune de ce décentrage, privés d’interaction avec le monde qui nous entoure et témoins d’un paradis originel en voie de perdition, le travail d’IB, écho d’une déconstruction en marche, résonne encore plus fortement.

Avril 2020


 

« Isabelle Barruol tient la chronique des signes qui, sur l’opacité du monde, font des lueurs patientes. » Pierre Lieutaghi, écrivain.


  • 1987 : Diplôme d’architecte (DPLG) à Montpellier sur le thème « Objet d’espaces », une approche des différentes échelles d’intervention.
  • 1985-91 : Création de mobilier au sein du groupe KAOS.
  • 1987-94 : Agence d’architecture F. Fontès (Chef de projets à Montpellier, puis chef d’agence à Toulouse).
  • 1994-98 : Collaboratrice dans diverses agences d’architecture.
  •  2003-05 : Conseillère artistique, association Design Pyrénées
  • Depuis 1998 : Artiste plasticienne indépendante à Toulouse.
  • Depuis 2016 : Initiation à la gravure en taille douce.

JE ME SOUVIENS

Ces souvenirs d’enfance anodins et fondateurs témoignent d’un regard capable d’abstraction accrochant la lumière et les rythmes, l’écriture fine de variations, la couleur cinétique. Un regard nourri du désir de la chose et de sa trace, qui tient l’objet fortement pour en garder la persistance, un désir de présent prêt à se démultiplier pour abolir les temps. J’y vois ce que je suis, ce que je fais.

Isabelle Barruol, 2015.


 

Je me souviens de la contemplation des grains de poussière dans un rai de lumière, de cet improbable grouillement de particules animées se déplaçant selon une logique d’elles seules connue, dans la pénombre immobile et moite d’un après-midi d’été.

Je me souviens de la volupté d’être dans une benne remplie de grains de blé, des membres qui s’enfoncent dans l’odeur de soleil et de terre, et des jets de grains dont nous aspergions le ciel.

Je me souviens du nuage de petits papillons bleus autour de la sortie des eaux usées dans l’arrière-cour de la ferme où nous passions l’été, de l’odeur mêlée de bergerie et de lessive.

Je me souviens avoir souvent observé sur mon corps la répartition des grains de beauté, et d’y avoir vu des formes géométriques ou abstraites, parfois même des constellations.

Je me souviens du vent dans les blés, du spectacle fascinant de ces vagues fauves qui déferlent irrégulièrement dans des effets moirés de chevelure terrestre, de cet envoûtement propre à la contemplation de n’importe quelle mer.

Je me souviens des petits dessins au doigt sur des carreaux embués et du trop plein d’ennui de ces moments-là.

Je me souviens des papiers buvard rose ou gris, maculés de tâches et de graphisme flous, inversés, superposés, à l’encre bleue d’écolier.

Je me souviens, pour passer le temps en voiture, du truc de fermer les yeux sur une route bordée de platanes pour saisir la psychédélique alternance rouge/noir au travers des paupières.

Je me souviens, par une nuit d’été, du spectacle incandescent d’une haie criblée de petits points de lumière, en réalité des centaines de lucioles.

Extraits d’un Je me souviens, écrit à la manière de Georges Pérec. Isabelle Barruol, 2002